Les Français de Londres veulent rester malgré le Brexit

Ils sont entrepreneurs à Londres et ne sont pas près de faire leurs valises malgré le Brexit. Les Français expatriés outre-Manche expliquent les raisons de leur attachement.

Dans l’attente de la date fatidique du 29 mars 2019, destiné à mettre fin à la suprématie du droit européen au Royaume-Uni, les Français qui choisi de partir outre-Manche pour travailler n’ont pas tous envie de rentrer en France. Le Brexit a pour l’instant un impact limité sur leur activité et ils sont pour la plupart très attachés à Londres pour des raisons diverses et variées…

«Je peux importer mon business ailleurs»

Valérie Edmond, organisatrice de séjours linguistiques en Angleterre

Valérie Edmond a du mal à se projeter à cause de l’incertitude autour du Brexit. « Le Royaume-Uni, ce n’est pas l’Eldorado, mais son atmosphère m’a donné envie d’entreprendre. » Valérie Edmond, une Savoyarde de 30 ans, a travaillé dans des agences de communication à Paris avant de suivre son copain ingénieur outre-Manche.

Entourée d’indépendants depuis son arrivée en 2015, la grande brune vient elle aussi de créer sa micro-entreprise. « On se déclare en ligne à partir de la première facture, apprécie-t-elle. Zéro paperasse, c’est déclaratif et ça prend 15 minutes ! » Idem pour devenir « educational agent », un statut délivré par l’agence gouvernementale Bristish Council. A condition de réussir les examens par Internet. « C’est un peu trop simple. N’importe qui peut être derrière l’ordinateur », observe-t-elle.

Diplômée d’une école de commerce, « Val », comme la surnomme les Britanniques, a utilisé ses compétences en communication et marketing pour lancer eliinengland.com, un site spécialisé dans les séjours linguistiques personnalisés. Sa mission principale consiste à placer des élèves dans des écoles privées, aux quatre coins de l’Angleterre. La porteuse d’affaires touche entre 20% et 30% de commission. « Il me faut 1 000€ par mois pour être bien », estime l’auto-entrepreneuse, qui se dit prête à « cumuler un emploi pour payer les factures ».

Dans ce « secteur ultra-concurrentiel et très mature », l’ex-employée organise sur Facebook des campagnes de publicités ciblées. Dans son viseur, adolescents, étudiants mais aussi retraités. « Les Français me demandent s’il faut un visa. Mais une carte d’identité suffit », insiste celle qui s’est installée avant le référendum, en juin 2016. Un événement qui l’a marquée : « Avec mon compagnon, on n’a pas senti venir le Brexit. Du coup, on n’a pas transféré d’argent en France. Et la livre a continué de chuter. »

Dans l’expectative, le couple hésite à investir dans la pierre. « Le Royaume-Uni, c’est bien pour monter une affaire, pas pour faire un gros achat. Si ça se trouve, ils feront payer les propriétaires étrangers plus que les Britanniques », se demande-t-elle. La citoyenne européenne redoute aussi d’être traitée comme l’une de ses amies russe. Une habituée « des lourdeurs administratives » pour prolonger son séjour…

« C’est difficile de se projeter », regrette-t-elle, avant de positiver : « Je peux importer mon business ailleurs car je suis joignable par mail et par téléphone. » Passionnée de voyages, « Val » se verrait bien d’ici trois ans en Italie, « pour le soleil », ou en Europe de l’Est.

«La hausse des taxes sur les importations me fait peur»

Yohann Meignen, fondateur du Coq épicier

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Yohann Meignen ici dans son épicerie « le Coq épicier » à Camden Passage/LP/ Philippe Lavieille 

Camden Passage. C’est dans une petite rue pavée piétonne et commerçante fréquentée à la fois par les touristes et les Londoniens que l’on tombe sur «le Coq épicier ». Derrière le comptoir, le Nantais Yohann Meignan joue de son accent. Il est content : son projet de « promouvoir la cuisine française à l’étranger » s’est concrétisé et «ça marche bien ».

Depuis juillet 2016, il vend son vin, son pain, ses saucissons, fromages, cornichons et caramels au beurre salé… Au total, ces 180 références de produits très « frenchy », de préférence non vendus ailleurs dans la capitale », sont achetés auprès d’une quarantaine de producteurs français. Pour trouver son local, Yohann, arrivé à Londres en 2015 pour suivre sa compagne, expatriée française pour Danone, n’a pas hésité à demander l’aide d’un conseiller immobilier anglais. Deux jours après l’avoir consulté, il trouve son bonheur. Celui-ci a un prix qu’il peut s’offrir grâce à la vente de sa précédente entreprise parisienne de location de voitures avec chauffeur.

Entre le loyer et les taxes professionnelles, ses 35 m2 lui coûtent 4 282 livres sterling par mois (4 900€). « Pour m’y retrouver, je double systématiquement le prix auquel j’achète le produit et ajoute les frais de livraison et de conversion entre l’euro et la livre », explique Yohann Meignan, qui arrive malgré tout à se verser un salaire de 1 260€ maximum.« La hausse des taxes sur les importations, une fois le Brexit effectif, me fait peur car je devrai augmenter les prix de vente. Cela ne sera pas supportable pour les clients », redoute l’épicier de 31 ans qui a malgré tout ouvert son commerce quelques jours après le résultat du référendum.« Ce sera sans doute plus difficile pour obtenir un visa de résidents car on n’est pas mariés », souligne-t-il. En attendant, l’avenir du couple se conjugue malgré tout en anglais car il sera bientôt propriétaire d’un appartement londonien.

Même élan dans les projets professionnels : «J’adore Londres, c’est une ville super pour entreprendre, les gens sont simples. Il est possible d’ouvrir facilement plein de boutiques. » Avant cela, il veut d’abord mieux rentabiliser la sienne, proposer de la rôtisserie et vendre du vin au verre.

«Le Brexit, c’est juste un mauvais passage»

Tram Anh et Huy Nguyen, entrepreneurs dans la finance

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Londres (Royaume-Uni), le 13 juin. Le couple Nguyen travaille au 22e étage du Shard, la plus haute tour d’Europe./LP/ Philippe Lavieille 

Entrepreneurs dans la finance, Tram Anh et Huy Nguyen n’ont pas l’intention de quitter la capitale britannique. «Londres n’est plus le New-York européen. Aujourd’hui, les opportunités pour entreprendre sont aussi à Paris ou à Amsterdam. » Pour Huy Nguyen, polytechnicien de 45 ans, « la plus grosse place de marché de l’euro » a perdu de sa superbe et risque de perdre des talents. Mais dans le secteur, ce n’est pas le premier sujet d’inquiétude. « Il y a une incertitude autour de l’automatisation. Les banquiers se demandent s’ils seront remplacés par des robots », explique sa femme Tram Anh Nguyen, une ex-trader de 42 ans.

Ce couple de Parisiens, à Londres depuis 2003, pilote CFTE, une plate-forme de cours en ligne pour « démystifier la finance digitale ». Du Vietnam au Canada, les élèves, banquiers ou avocats, suivent des formations payantes sur la blockchain et la cryptomonnaie. En parallèle, le père de famille est en train de monter une banque en ligne, spécialisée dans l’épargne. « Ici, les gens n’économisent pas assez pour la retraite ou l’éducation de leurs enfants », analyse-t-il. Son business concernant uniquement le Royaume-Uni, l’entrepreneur n’envisage pas un retour en France. « La finance a subi le krach boursier de 2001 et la crise bancaire de 2008, renchérit Tram Anh. Le Brexit, c’est juste un mauvais passage. »

«Ici, on laisse plus la chance aux jeunes»

Tarik Bennafla, coiffeur indépendant à domicile

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Tarik Bennafla coiffeur pour les VIP, à Kensington Street/LP/ Philippe Lavieille

Si Tarik se déplace toujours avec sa valise, ce n’est pas pour fuir Londres à tout moment. C’est son outil de travail. D’abord responsable d’un salon ouvert par son mentor Massato, célèbre coiffeur parisien, pendant deux ans, ce Français originaire des Yvelines se déplace désormais depuis quatre années à domicile ou dans les hôtels où séjournent ses clients fortunés, dans le quartier bobo de High Street Kensington notamment. Chanteurs, acteurs ou mannequins le sollicitent régulièrement.

Contrairement à certains de ses amis qui travaillent dans la finance et ont décidé de plier bagage, le Brexit ne l’inquiète pas outre-mesure. « Ce n’est plus un sujet de conversation », lance-t-il, confiant pour la suite. Ce qui lui plaît le plus à Londres ? « L’ouverture d’esprit et la mixité sociale. On laisse plus la chance aux jeunes ici qu’à Paris», apprécie Tarik, titulaire d’un CAP et d’un brevet professionnel coiffure.

Il a choisi le statut très populaire en Angleterre de « self-employed », ou travailleur indépendant. Simple et rapide pour s’enregistrer, ce système lui permet de ne pas appliquer de TVA en-deçà de 80 000 livres ( 91 000 €) de chiffre d’affaires annuel. Lui gagne environ 3 000 livres (3400 €) par mois.

«Londres reste une place mondiale du business»

Fabrice Haiat, co-fondateur de Yoobic

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Fabrice Haiat, co fondateur de Yoobic/LP/ Frédéric Dugit

Fabrice Haiat, co-fondateur de Yoobic, plate-forme d’applications mobiles pour la grande distribution. « J’ai moins de mal à recruter ici. Londres est une ville attractive et au moins tout le monde parle anglais », se réjouit Fabrice Haiat.

Barbe longue et bien taillée, coupe courte et costume branché, Fabrice Haiat est le cofondateur, avec ses deux frères, de Yoobic. La start-up développe progressivement des applications mobiles en B to B pour optimiser l’organisation dans les magasins et valoriser l’expérience client. A la rentrée, elle va proposer des micro-formations que les vendeurs pourront suivre sur leur mobile pour se tester. Ses clients, une cinquantaine de grands comptes du secteur du prêt-à-porter, du luxe ou de l’alimentaire, ont au minimum 10 points de vente.

C’est à Londres que les trois centraliens ont décidé d’installer le siège social de leur entreprise, créée il y a quatre ans et demi, « pour la déployer tout de suite à l’international », explique Fabrice Haiat. « Développer l’Angleterre depuis la France c’est difficile, mais l’inverse, est possible », raconte-t-il.

Il sait de quoi il parle. Avec ses frères, ils ont regretté de n’avoir pas réussi à donner à leur précédente entreprise, basée à Paris, cette dimension internationale. En revanche, « c’est faux de croire que les entreprises françaises s’installent à Londres pour bénéficier des impôts moins élevés, précise-t-il. La vie ici est tellement chère par ailleurs qu’il n’y a pas d’avantage financier. Quant à la flexibilité de l’emploi, c’est un fantasme. Le droit du travail existe, les procédures de licenciement aussi ».

Ce qui plaît au Français de 44 ans « c’est la culture de l’international ». Pour preuve, la centaine de personnes qu’il emploie, dont 70 à Londres, représentent 17 nationalités. « C’est la tour de Babel », sourit-il. Ce qu’il recherche pour l’instant, c’est la croissance. Et a donc besoin pour cela de compétences, même si les salaires lui coûtent plus chers. « J’ai moins de mal à recruter ici. Londres est une ville attractive et au moins tout le monde parle anglais ». Cela ne l’empêche pas d’avoir deux autres filiales, à Paris et Tel Aviv (Israël), avant une troisième à New York (Etats-Unis) dès septembre.

Brexit ou pas Brexit, pas question pour Yoobic de réduire la voilure. « Je n’ai pas l’intention de fermer Londres ni de changer de siège social », affirme l’entrepreneur qui s’attendait pourtant à un « vrai cataclysme ». « Il y a eu quatre mois de flottement dans notre activité, se souvient-il, car l’inconnu n’est jamais bon pour le business ». Aujourd’hui, malgré l’incertitude qui demeure, Fabrice Haiat est optimiste. « Je ne vois pas ce qui pourrait se passer à mon échelle, explique-t-il. Dans la Tech, le business ne se raisonne pas de façon nationale ». Il n’empêche, il admet que le Brexit lui coûte un peu plus cher. « On facture dans la devise de nos clients et supportons la charge liée aux écarts de change mais rien de significatif », assure-t-il. L’entreprise boucle actuellement une deuxième levée de fonds de plus de 10 M€.

«Nous ne voulons pas être les derniers à partir»

Véronique Forge et Anthony Karibian, entrepreneurs

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Véronique Forge, son mari britannique Anthony Karibian et leurs enfants seront Parisiens à la fin du mois. /LP/ Philippe Lavieille

Les enfants s’amusent dans les cartons sous le regard de leurs parents, préoccupés par le déménagement. Véronique Forge, fondatrice du média féminin Businessofeminin, et son mari britannique Anthony Karibian, lui aussi entrepreneur, quitteront fin juin le chic quartier français de South Kensington, dans le sud-ouest londonien, et leur maison victorienne. « Elle a perdu 20% de sa valeur depuis le référendum sur le Brexit. Nous allons la mettre en location », explique Anthony, avec son accent british.

« On n’a aucune visibilité depuis 2016 », peste sa femme. « Les grandes entreprises n’investissent plus, les petites non plus », note ce patron d’une société de services numériques aux TPE-PME. Autre conséquence, la fuite des cerveaux européens : « On manque d’ingénieurs. Les Espagnols ou les Grecs sont partis. Résultat, des candidats sans expérience demandent un salaire équivalent à celui d’un diplômé », poursuit Anthony.

Véronique, elle, refuse d’avaler la pilule : « J’ai plus vécu à Londres qu’à Paris, j’ai trois Britanniques à la maison et on me demande de postuler pour obtenir le statut de résidente. C’est surréaliste. » La Parisienne de 43 ans a hâte de rentrer chez elle : « Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, il y a une vraie dynamique. Je veux profiter de cet optimisme. »

En se rapprochant de ses partenaires et des pigistes qui font vivre son site Internet, sans attendre le Brexit prévu en mars 2019, Véronique est convaincue de monter dans le wagon des gagnants : « Nous ne voulons pas être les derniers à partir. Dans notre entourage, cinq familles ont quitté Londres. »

Virginie de Kerautem et Cyril Peter leparisien

Dominique IAKHLEF
Operations pilot

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