Ces Français qui ne résistent pas à l’appel de Londres!

Financiers, entrepreneurs, cadres… l’exode vers la capitale britannique s’est encore accéléré ces deux dernières années. Un ticket généralement sans retour. 

Ces Français qui ne résistent pas à l'appel de Londres

Près de 400 000 Français seraient aujourd’hui installés à Londres.

afp.com/Andrew Cowie

On l’appelle le XXIe arrondissement de Paris. Ici, on va prendre son breakfast chez Paul, déjeuner à la Bouchée, dîner chez Racine, avant un dernier verre au Meursault. On achète son pont-l’évêque à la Cave à fromage, son bordeaux grand cru à la Bonne Bouche et ses éclairs au café chez Valerie.

A South Kensington, tout, jusqu’au drapeau bleu blanc rouge qui claque au sommet de l’Institut français, rappelle la patrie de Victor Hugo. Tout sauf, peut-être, le prix des appartements luxueux nichés au coeur des immeubles victoriens : jusqu’à 35000 euros le mètre carré, soit plus de 3 millions d’euros pour un quatre-pièces de 90 mètres carrés ! De quoi faire passer l’avenue Montaigne pour une zone pavillonnaire. Des prix qui ne posent guère de problèmes aux nombreux Français installés ici -entrepreneurs, cadres dirigeants, financiers- qui paient parfois rubis sur l’ongle. Des Froggies qui incarnent le fossé grandissant entre un Hexagone déclinant et ce bout de France si loin de la crise, au coeur d’une mégalopole transformée en aspirateur universel de capitaux et de talents.

David Cameron avait prévenu en 2012 : il allait dérouler le tapis rouge aux Français privilégiés effrayés par le retour de l' »ogre socialiste ». C’est peu dire que le Premier ministre britannique a été entendu.

Arnaud Vaissié, entrepreneur, vit à Londres depuis quinze ans. Pour lui, cet exode a un "impact sur la croissance française".

Arnaud Vaissié, entrepreneur, vit à Londres depuis quinze ans. Pour lui, cet exode a un « impact sur la croissance française ».

D. WOOLFALL POUR L’EXPRESS

« Un droit du travail beaucoup plus flexible »

Pas question, en effet, pour ces entrepreneurs, de prendre le risque d’être rattrapés par le grand méchant fisc français, tellement plus sévère que son homologue britannique. « Les charges sociales représentent 20% du salaire, contre 50% en France ; l’impôt sur les sociétés s’élève à 20% contre 33%; la fiscalité sur le capital est beaucoup plus favorable…. Sans compter l’absence de formalités administratives et un droit du travail beaucoup plus flexible. »

Pour les financiers et les cadres dirigeants, un arsenal semblable a également été prévu. A commencer par le statut de « non-dom », ou non-domicilié. « Il permet à un Français qui s’expatrie, grâce à la règle dite de la remittance basis, de ne payer ses impôts que sur les sommes gagnées ou rapatriées au Royaume-Uni, précise Corinne Dadi, avocate fiscaliste au cabinet Stehlin et associés. Tous les revenus gagnés à l’étranger ne sont pas imposés par le fisc britannique tant qu’ils ne sont pas ramenés dans le pays. »

A cet avantage, on peut ajouter une exonération sur les plus-values immobilières, d’appréciables abattements sur les droits de succession, une fiscalité sur les stock-options nettement moins élevée que dans l’Hexagone, l’absence d’impôt sur la fortune, et, bien sûr, de taxe à 75%. N’en jetez plus !

Difficile de résister à un tel déluge d’attentions. Vues des cabinets d’avocats fiscalistes, sociétés d’immobilier de luxe et gérants de patrimoine – dont beaucoup ont embauché des professionnels francophones -, les déclarations lénifiantes sur le faible impact de cet exil sur l’économie française suscitent moues dubitatives et sourires entendus.

Une ville en prise directe avec le monde et ses ultrariches

Bien sûr, cet exode n’a pas démarré le 6 mai 2012. Voilà plus d’une décennie que les diplômés des grandes écoles françaises ont commencé à déferler sur la City. Parmi cette génération-là, « rares sont les financiers à vouloir rentrer en France, où le marché est plus petit et les opportunités de carrière sont moins intéressantes », témoigne Josselin de Roquemaurel, un Français travaillant dans un fonds d’investissement, installé ici depuis treize ans. Lui se plaît tellement dans la « perfide Albion », qu’il a écrit un livre racontant la vie de ceux qu’il définit comme les émigrants de la quatrième vague, après la conquête normande, la révocation de l’édit de Nantes et la fuite des aristocrates après la Révolution (1).

L’accentuation du phénomène d’exil, depuis 2012, apparaît cependant beaucoup plus inquiétante que la vague commencée dans les années 1990. D’abord, parce qu’elle ne concerne plus seulement les financiers -même si beaucoup d’entre eux sont venus rejoindre leurs prédécesseurs, comme Bertrand Meunier, associé du fonds CVC Capital et l’un des rares expatriés à avoir reconnu s’installer pour des raisons fiscales. Ce sont des non-diplômés, venus trouver des emplois de cuisiniers ou de serveurs à Shoreditch, le nouveau quartier « bobo », en pleine expansion; des jeunes frais émoulus des grandes écoles, arrivés ici pour trouver des jobs mieux rémunérés et plus gratifiants.

A l’image de Sophie, jeune diplômée en marketing de 23 ans, qui, trois semaines après l’obtention de son diplôme, a décroché un job de cadre au siège londonien d’Amazon, sur Holborn Viaduct. Installée depuis un an, elle a déjà plusieurs opportunités d’évolution au sein de la société, où elle a acquis une expérience internationale, au milieu de salariés de dizaines de nationalités différentes. Ce sont, encore, des créateurs de start-up venus s’installer dans la Tech City, cette grande vallée européenne du numérique qui a poussé comme un champignon du côté de Whitechapel, dans le quartier des anciennes tea houses. Ou, enfin, ces fleurons français (Kering, Schneider Electric…), qui choisissent d’installer quelques-uns de leurs plus hauts cadres dans cette ville en prise directe avec le monde et ses ultrariches.

Difficile, dès lors, de soutenir que cet exode massif et multiforme -ils seraient désormais près de 400 000 ici, soit l’équivalent de la cinquième ville française, derrière Toulouse- n’a pas de conséquences sur l’économie tricolore.

« Chacun, ici, pense que cela a forcément un impact sur la croissance française », dit Arnaud Vaissié, patron du réseau des chambres de commerce à l’étranger, installé à Londres. Lui-même entrepreneur, il a créé sa société de services, International SOS, en Asie, avant de choisir la capitale britannique, et non Paris, voilà quinze ans, pour son développement européen.

Ce quinquagénaire affable constate, lui aussi, le développement exponentiel de la communauté française : « Le lycée Charles-de-Gaulle, à South Kensington, et le collège français bilingue, près de Kentish Town, refusent des centaines d’élèves tous les ans, raconte-t-il. C’est pour cela qu’il a fallu construire un nouvel établissement, du côté de Wembley. » Celui-là, prévu pour accueillir 1 100 collégiens et lycéens, devrait ouvrir ses portes en septembre 2015.

Richement doté, il disposera même, peut-être, d’une piste d’athlétisme et d’un parcours de santé ! Un projet de plus de 60 millions d’euros, financé aux quatre cinquièmes par un emprunt bancaire garanti par l’Etat français. Le reste viendra d’une levée de fonds souscrite, notamment, auprès des entreprises françaises, qui bénéficieront d’un tiers des places disponibles. De quoi caser les enfants de tous ces cadres et dirigeants qui n’ont, bien sûr, jamais quitté la mère patrie…

(1) La Reine, la City et les Grenouilles. Chroniques d’un Français de Londres (Albin Michel).

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