Economie: le crunch France-Angleterre

Les deux pays européens appliquent depuis 2010 des politiques diamétralement opposées. Résultat? Avec 2,4% de croissance prévue en 2014, le Royaume-Uni bat le 0,9% de la France.

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Macroéconomie

Le «crunch» qui oppose l’équipe de rugby d’Angleterre à celle de la France s’est terminé cette année par la victoire à l’arraché des Bleus. De quoi consoler les Français. Parce que sur le terrain économique, c’est le contraire. La politique appliquée par David Cameron depuis 2010 fait sortir le Royaume-Uni de la récession plus vite et plus fort, non seulement que la France mais que n’importe quel pays européen, Allemagne comprise.

Le Fonds monétaire international vient de relever ses prévisions de croissance pour 2014 à 2,4% pour la Grande-Bretagne. Elles restent à 0,9% pour la France, après 0,3% en 2013 quand le royaume gagnait, lui, déjà 1,7% (0,5% pour l’Allemagne en 2013 et 1,6% en 2014).

Plus impactée par la crise financière de 2008 à cause de ses banques, la Grande-Bretagne redécolle. Son taux de chômage est attendu à moins de 7% cette année quand celui de la France est à 11% sans que la fameuse «inversion de la courbe» ne se dessine. Le Trésor britannique compte sur un excédent budgétaire en 2017 alors que les espoirs de Paris de revenir à l’équilibre à cette date ont été abandonnés.

Le coup dans l’eau de la dévaluation

Est-ce parce que la Grande-Bretagne applique les mêmes recettes de dévaluation compétitive et d’argent bon marché que les Etats-Unis? S’il est exact que la livre sterling s’est dévaluée de 25% entre la fin 2007 et 2009, cela n’a eu aucun effet. Comme celle de la France, la balance commerciale britannique est restée lourdement déficitaire (-29,9  milliards de livres en 2013).

La part de l’industrie (10% du PIB) dans les exportations britanniques est bien plus faible que celle des services. Or ces derniers sont moins sensibles aux fluctuations de prix. «D’autant que les entreprises anglaises en ont profité pour augmenter leurs marges», explique Janet Henry, la cheffe économiste d’HSBC pour l’Europe. Au final, la dévaluation de la livre a surtout eu pour effet de nourrir l’inflation, celle-ci atteignant 5% en septembre 2011 avant de revenir à 2% aujourd’hui.

En ce qui concerne la France, la prétendue force de l’euro, tant critiquée par le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg, est très relative. Les deux tiers du déficit commercial du pays (61 milliards d’euros en 2013) se font avec des pays de la zone euro… Si une baisse de la monnaie unique aurait sans doute un effet pour l’Italie et l’Espagne, les difficultés de la France viennent d’ailleurs.

Faut-il les chercher du côté des politiques monétaires? Comme la Fed américaine et la Banque centrale européenne (BCE), la Bank of England (BoE) pratique depuis 2008 une politique de taux bas (0,5% pour la BOE et 0,25% pour la BCE) et de création monétaire, avec pour résultat l’explosion de leur bilan.

Il y a cependant d’importantes différences. L’assouplissement quantitatif de la Fed aboutit à des achats massifs d’obligations du Trésor et de créances hypothécaires. La BCE achète, elle, beaucoup moins de titres d’Etat. Comme l’observe Patrick Artus, l’économiste
en chef de la Banque Natixis, dans Les Echos, «la politique de la BCE a surtout servi à accroître la liquidité des banques. Mais, dans une situation où le secteur privé veut se désendetter, cela ne conduit qu’à une hausse des réserves excédentaires des banques
et pas à une reprise du crédit.»

Face à cela, la Banque d’Angleterre a adopté une attitude intermédiaire. Elle a commencé par acheter massivement de la dette publique (375  milliards de livres) avant de stopper cette politique l’an dernier. Surtout, elle a pris des mesures pour imposer que ce qu’elle prête aux banques ne finisse pas comme aux Etats-Unis sur les marchés financiers ou en Europe aux bilans des banques. Son programme «Funding for lending» a permis jusqu’à fin 2013 aux Britanniques de consommer et, dans une moindre mesure, aux entreprises d’investir.

De son côté, le programme «Help to buy» du gouvernement a maintenu à flot le marché immobilier sans pour autant que l’endettement privé n’atteigne les excès passés. La dette des ménages est passée de 163% des revenus disponibles en début 2009 à 136% à mi-2013. Janet Henry observe qu’«en France les banques ne manquent pas de fonds à prêter mais font face à une insuffisance de la demande».

Si, dans les deux cas, les politiques monétaires ont permis d’atténuer les conséquences de la crise financière puis celle de l’euro, elles n’expliquent guère la vigueur de la reprise britannique ni la stagnation de la France. Des choix de politiques budgétaires diamétralement opposés seraient-ils alors à l’origine de la divergence? En partie, mais en partie seulement.

Une divergence fiscale radicale

Jusqu’au récent virage vers une politique de l’offre, les gouvernements français de Nicolas Sarkozy puis de François Hollande ont mené une politique keynésienne. L’augmentation du déficit public a visé à compenser la faiblesse de la demande. Mais cela a un prix que François Hollande a négligé en déclarant que «son ennemi était la finance». Ce sont les investisseurs internationaux qui achètent l’essentiel de cette dette supplémentaire. Sur fond de crise de la zone euro, le gouvernement français n’a réussi qu’à augmenter les impôts pour les rassurer et continuer d’emprunter à bon marché. Jusqu’au ras-le-bol fiscal de l’été dernier.

Le gouvernement britannique, dont le déficit a été bien plus prononcé – jusqu’à 11,3% du PIB avant de le réduire à 6% l’an dernier – a aussi fait le choix d’augmenter l’endettement public (à un peu plus de 90% du PIB comme la France) pour parer à l’urgence de la crise. Mais il sort très différemment de cette situation.

Dès leur arrivée au pouvoir, le premier ministre David Cameron et son ministre des Finances George Osborne n’augmentent qu’un impôt: la TVA de 2,5%. L’essentiel de la réduction du déficit (75%) passe par des coupes dans les dépenses
de l’Etat. Elles diminuent de 47,7% du PIB en 2009 à 43,1% l’an dernier. En trois ans, un demi-million de fonctionnaires britanniques y perdront leur job. La France, dont la part des dépenses publiques dans le PIB est passée de 53,3 à 57% entre 2008 et 2013, vient de reconnaître son erreur sur ce terrain. Elle annonce 50 milliards d’euros d’économies sur trois ans.

C’est qu’entre-temps et contrairement aux prédictions keynésiennes françaises, l’austérité n’a absolument pas provoqué d’explosion du chômage en Grande-Bretagne. «Le marché du travail privé a absorbé les coupes de la fonction publique», observe Janet Henry. On en arrive là aux véritables raisons qui font qu’aujourd’hui le Royaume-Uni rebondit quand la France s’enlise.

Les meilleurs amis du business

Déjà «business friendly», Londres a choisi de le devenir plus encore. Au contraire de Paris, où pas moins de sept ministres de l’Economie successifs ont réussi à épouvanter les entreprises. A ce niveau microéconomique, l’expérience d’un entrepreneur, Arnaud Bertrand, fondateur de HouseTrip, un site de location en ligne d’appartements, est plus éclairante que les analyses des économistes. D’autant plus que ce Français, passé par l’Ecole hôtelière de Lausanne, a installé sa boîte à Londres où il emploie 200   personnes.

HouseTrip appartient à un domaine d’activité qui explose actuellement: la «sharing economy». De même qu’Uber permet aux particuliers de transporter des passagers dans leur voiture, son site leur facilite la location d’appartements. Evidemment, le succès de ces modèles d’affaires le fait entrer en concurrence frontale avec des professions établies comme les taxis et les hôtels, beaucoup plus chers. Du coup, les gouvernements se saisissent de la question. Mais de manière très différente et très symptomatique des deux côtés de la Manche.

En France, Arnaud Bertrand a découvert l’an dernier la loi Duflot, du nom de la ministre du Logement. En substance, elle interdit aux propriétaires de louer leur pied-à-terre ou leur résidence secondaire dans les villes de plus de
200  000 habitants comme Nice ou Paris. Comme cela impacte directement l’activité de HouseTrip, il a tenté de dialoguer avec le ministère «sur une aberration qui force des milliers de logements à rester vide». C’était peine perdue avec des énarques qui, pour éviter la concurrence des particuliers aux taxis, ont été jusqu’à leur imposer un délai de quinze  minutes avant de charger un passager…

A l’inverse, le gouvernement britannique a organisé une rencontre au 10 Downing Street en janvier dernier avec les acteurs de la «sharing economy». A sa grande surprise, Arnaud Bertrand a entendu le ministre des Finances George Osborne expliquer qu’en substance son gouvernement considère que l’économie collaborative est une formidable opportunité de croissance. «Il nous a dit: donnez-nous la liste de tout ce que nous pouvons faire pour vous aider», explique l’entrepreneur. Le gouvernement britannique a ensuite mis sur pied un groupe de législateurs dédiés pour mettre en place les propositions.

Plus encore que les politiques budgétaires ou monétaires, cette différence d’attitude vis-à-vis des entrepreneurs explique celles de dynamique économique qui se sont mises en place des deux côtés de la Manche. Côté britannique, on ne compte plus les mesures: visa spécial pour les entrepreneurs, support dédié aux Future 50, soit les cinquante sociétés qui ont le plus de chances de s’introduire en bourse à court terme, crédits d’impôt et fonds pour les 3800 start-up de la Tech City de Londres et leurs 48  000 emplois.

«C’est comme si David Cameron faisait des start-up ce que la finance a été pour Margaret Thatcher, afin de rediversifier l’économie», observe Loïc Dumas, fondateur de FrogValley, le blog des entrepreneurs francophones à Londres. Le site Escape the City en a même fait un business qui offre des jobs dans les start-up aux banquiers.

L’épouvantail à pigeons

A l’inverse, en France, on a multiplié les messages dissuasifs, de l’interdiction du rachat de Dailymotion par Yahoo! au Mouvement des pigeons en passant par l’épouvantail de la taxe à 75%. Du coup, alors même que «la France produit régulièrement des start-up à un milliard comme Criteo ou Deezer», selon le blogueur britannique installé à Paris Liam Boogar (rudebaguette.com), elle s’est débrouillée pour se donner l’image d’un pays hostile au business. Un handicap qui s’ajoute à la longue liste que nous présentions il y a trois ans dans notre dossier «Pourquoi la France est nulle»: charges sociales élevées, code du travail rigide, lourdeurs administratives…

Le résultat de cette communication brouillonne est déjà perceptible. Il y a peu, les politiciens français avec qui on discutait des difficultés économiques du pays répondaient systématiquement que cela ne doit pas être si terrible puisque la France continue d’attirer massivement les investissements directs étrangers. Ce n’est plus le cas. Ils se sont effondrés de 77% l’an dernier pour atteindre 5,7 milliards de dollars (contre 53 milliards au Royaume-Uni) selon le rapport préliminaire de la CNUCED. François Hollande
a reçu les doléances des patrons étrangers à la fin janvier. Mais que pèsent ses bonnes paroles quand le gouvernement britannique diminue les impôts sur les entreprises de 28 à 20%?

Certes, avec le pacte de responsabilité annoncé récemment, la France amorce un virage. Il paraît insuffisant pour rattraper le Royaume-Uni. D’autant plus qu’il reste à démontrer que les 5% de baisses de charges annoncées pourront être financées. Faute de quoi ce serait la politique familiale de l’Hexagone qui serait torpillée. Et, au-delà, sa démographie, soit l’un de ses derniers atouts.

De son côté, la Grande-Bretagne doit encore confirmer que son climat «business friendly» rallume bien cette année le moteur de l’investissement pour relayer une consommation épuisée. Le rattrapage de compétitivité britannique s’est aussi fait au prix d’une forte inflation qui a entraîné une diminution de l’ordre de 5% des revenus réels depuis 2008.

Mais si les entreprises investissent, on constatera que les sacrifices brutaux du Quinze de la Rose sont, en définitive, plus payants que l’interminable supplice des Bleus.

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