L’exil fiscal a déjà commencé

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Le 10 Downing Street, la résidence du premier ministre britannique, David Cameron, qui avait promis il y a peu de «dérouler le tapis rouge» aux Français voulant s’expatrier au Royaume-Uni. Crédits photo : Akira Suemori/ASSOCIATED PRESS

Pour le gouvernement, entrepreneurs, chefs d’entreprise et financiers ne quittent pas la France. Pourtant, si la discrétion reste de mise, beaucoup dans la finance ont déjà fait le choix d’une installation à l’étranger, notamment à Londres, pour échapper à une fiscalité jugée insupportable.

Pour le gouvernement, entrepreneurs, chefs d’entreprise et financiers ne quittent pas la France. Pourtant, si la discrétion reste de mise, beaucoup dans la finance ont déjà fait le choix d’une installation à l’étranger, notamment à Londres, pour échapper  à une fiscalité jugée insupportable.

Grand Palais, un soir de pluie. Le Tout-Paris financier se presse pour admirer la rétrospective Edward Hopper. Il y a de la désespérance dans l’air, et les tableaux mélancoliques du peintre américain n’y sont pour rien. Les patrons des fonds d’investissement sont effondrés. Le ciel leur est tombé sur la tête: la fiscalité de leurs revenus vient d’être multipliée par trois!

Les conversations tournent en boucle sur les annonces du gouvernement. Pour ces financiers dont le métier consiste à investir l’épargne des retraités américains dans de belles endormies françaises, la réforme en cours sonne comme l’arrêt de mort de leur business à Paris. BC Partners, Advent, Astorg ou encore Axa Private Equity, autant de poids lourds dans cette industrie, étudient activement des solutions de repli sur Londres. Les épouses ne font pas bonne mine et soupèsent les mérites comparés de la vie chez les Belges ou les Helvètes

D’aucuns les voient comme des privilégiés qui pleurent la fin d’une niche fiscale trop favorable. Le fait est qu’ils s’en vont. Leur portefeuille et leur savoir-faire avec eux.

La rose et le glaive fiscal

En vrai, le sauve-qui-peut est général depuis la présentation du projet de loi de finances pour 2013. Dramatique. Pire qu’en 1981, selon les anciens, car Internet a aboli les frontières. Cet associé du cabinet d’avocats Weil, ces banquiers d’affaires de Goldman ou Barclays, ce propriétaire d’hôtels, tous partis à Londres ; ces consultants de Bain qui cherchent un refuge à Genève, ces cadres dirigeants d’un groupe industriel exfiltrés à Zurich, cet ex-patron de presse prêt à sauter dans le Thalys pour Bruxelles…

Le Figaro a pisté des dizaines d’exilés mais ne se livrera pas à un vaste «outing» fiscal. Car tous vivent dans la hantise des représailles d’un fisc hargneux. Dans les dîners en ville ou les déjeuners d’affaires, on se fait peur en répétant les histoires de redressements fiscaux, de vexations subies pour une résidence secondaire en Armorique ou à cause de visites trop fréquentes à un enfant resté sur le sol français.

Fleur Pellerin, la ministre des PME et du Numérique, a beau assurer ne pas discerner de «signe d’un quelconque exode fiscal», le gouvernement n’ignore rien de l’ampleur des dégâts provoqués, entre autres, par la taxe à 75 % au-dessus de 1 million d’euros de revenus. Quand Pierre Moscovici, le ministre des Finances, s’est rendu à Londres, le mois dernier, il a été accueilli par une cohorte très remontée des milieux d’affaires français. Dans la résidence de l’ambassadeur, à Kensington, à un jet de pierre de la villa patricienne du milliardaire indien Lakshmi Mittal, incarnation de la réussite entrepreneuriale, les patrons locaux d’EDF, de Veolia ou encore de BNP Paribas ont tiré la sonnette d’alarme.

La grande transhumance, ils l’observent aux premières loges à «Paris-sur-Tamise». Depuis des mois, ils les ont vus arriver, les Bertrand Meunier, ancienne star du fonds d’investissement PAI, Nicolas Chanut, dirigeant du courtier Exane BNP Paribas, ou encore l’industriel breton Michel-Yves Bolloré, le frère aîné de Vincent.

Au service (du Trésor) de Sa Majesté

Comme par hasard, les prix de l’immobilier à Kensington et Chelsea, les quartiers chics prisés par les «Froggies», flambent. À la rentrée de septembre, 500 élèves n’ont pas pu être pris au lycée français Charles-de-Gaulle alors même qu’un nouveau collège vient d’ouvrir ses portes. «Les financiers sont parmi les premiers à partir. Ils détiennent souvent des patrimoines élevés, facilement mobilisables et ont une culture internationale qui favorise l’expatriation», commente Pierre Cenac, notaire à Paris, dont l’étude est prise d’assaut par des candidats au départ.

En fait, la fiscalité confiscatoire a tué le peu d’attractivité qui restait à la place financière de Paris face à la City. «Ils sont fous ces Français», ricanent les Britanniques, qui ont promis, le Premier ministre David Cameron en tête, de «dérouler le tapis rouge» aux Français. Le discours accueillant du maire de Londres, l’excentrique Boris Johnson, va droit au cœur de ces écorchés vifs, en manque de reconnaissance dans leur pays. «Mon garçon s’est fait traiter de “fils de riche” au collège Saint-Jean de Passy!», s’étrangle un financier qui emmène femme et enfants s’essayer aux joies du fish & chips.

«Ce n’est pas le projet de loi de finances 2013 qui a accéléré les nombreux départs. C’est l’état d’esprit qui l’accompagne et l’instabilité juridique et fiscale», soupire Éric Singer, du cabinet de chasse de tête Singer & Hamilton, qui agrandit ses bureaux dans d’autres places financières: «Je n’ai pas le choix: les étrangers ne veulent plus venir en France. Tous mes clients s’en vont…» «Manque de reconnaissance vis-à-vis de ceux qui bossent», «pas d’intérêt de se défoncer pour payer autant d’impôts dans un pays qui ne fait pas les réformes nécessaires», les témoignages abondent dans ce sens: «Cela fait deux ans que je paye plus d’impôts que je ne perçois de revenus. J’aurais pu l’accepter, mais on me crache à la figure et maintenant on vient me parler de solidarité!», éructe un banquier d’affaires.

La zizanie

De quoi mettre dans l’embarras la Société générale, la banque d’investissement tricolore qui faisait figure d’irréductible face à une BNP Paribas beaucoup plus implantée à Londres. Comble de malchance, la banque rouge et noire avait prévu de rassembler l’an prochain ses salles de marchés dans un immeuble flambant neuf à la Défense au grand dam des membres de son équipe de dérivés actions – un des fleurons du groupe – dont l’idée fixe est de transférer l’activité à Londres.

«C’est simple, tout le monde veut s’expatrier à Genève ou à Londres. Les traders qui gagnent 1 million d’euros ou ceux qui ont l’espoir d’y arriver un jour. Même des membres du comité exécutif préféreraient être ailleurs qu’à Paris…», reconnaît, désabusé, un proche de la banque. Pour l’instant, le PDG Frédéric Oudéa résiste, mais s’il persiste, il prend le risque d’essuyer une marée de démissions après le paiement des bonus en mars prochain…

Et ce ne sont que les premières vagues… «Nous avons, depuis le projet de loi de finances, en moyenne un rendez-vous par jour sur le sujet délocalisation et ce, pour l’essentiel, avec des entrepreneurs (de 40 à 50 ans) et d’anciens managers qui ont déjà cédé leurs entreprises (plus de 60 ans)», confie l’avocat fiscaliste Marc Vaslin, du cabinet Scotto & Associés, qui dit avoir «du mal à convaincre (ses) interlocuteurs qu’ils peuvent se structurer pour rester en France avec une fiscalité raisonnable, car ils n’ont pas confiance».

La grande traversée

Certains ont commencé à vendre leur appartement pour rendre leur patrimoine liquide. Des holdings sont constitués en Belgique ou au Luxembourg pour permettre aux entrepreneurs de plier plus aisément les gaules. L’exode de la finance précède de peu celui des forces vives du pays, les patrons de PME. Les «pigeons» ont fait leurs calculs: «Si je perds, c’est pour moi, si je gagne, c’est pour l’État.»

Jonathan Benassaya, le jeune créateur d’entreprise tombé tout petit dans la marmite en fondant Deezer, le premier site de partage de musique en ligne, qui est parti en Californie monter un nouveau business, n’en revient pas lui-même: «La semaine dernière, trois entrepreneurs français m’ont envoyé un mail pour demander si je ne pouvais pas leur louer des locaux ici. Ils m’expliquaient que compte tenu du climat actuel en France, ils songent sérieusement à s’expatrier.»

«Jusqu’à présent, nous travaillions chacun de chez nous. Nous songeons à créer notre bureau à New York. C’est une question d’ambition pour notre entreprise et d’ambiance: ça ne nous faisait simplement pas rêver de fonder quelque chose en France aujourd’hui», témoigne Benoît Laurent, fondateur et CEO de TextMaster, une start-up de mise en réseau de traduction.

Pour ces jeunes, la potion est trop amère. Les investisseurs étrangers ont coupé les vivres. «Des fonds de pension américains ou encore des fonds souverains du Moyen-Orient nous ont écrit pour nous demander si cela vallait encore la peine d’investir en France», relate, atterré, ce responsable d’un fonds d’investissement. Les levées d’argent frais sont gelées.

Alors, les entrepreneurs s’adaptent. «Je vois des projets technologiques où le fondateur annonce qu’il est prêt à se délocaliser si les investisseurs le demandent», relate Bernard-Louis Roques, cofondateur du fonds de capital-risque Truffle, qui a notamment financé Carmat, le créateur du premier cœur artificiel complet: «Certains des gros succès de demain ne seront plus ici», déplore le capital-risqueur.

Et tout ça pour quoi? Les fiscalistes n’ont guère besoin de jouer les devins: à ce rythme, le rendement de la taxe à 75 % promet d’être négatif. En attendant, le coup est parti. Le village des affaires parisien ressemblera-t-il, un jour, à une ville d’Edward Hopper, peuplée d’ombres solitaires?

Par Isabelle Chaperon, Anne de Guigné

Le Figaro

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