Les vrais maîtres de la City

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Le lord-maire, qui a pris ses fonctions le week-end dernier, dirige la corporation de la place financière. Son rôle est méconnu, mais il est pourtant à la tête de l’un des lobbies les plus puissants au monde.

La scène suit un protocole immuable depuis bientôt un millénaire. À l’exception de deux micros et de la lumière électrique, rien ne la distingue de ce qu’il s’est passé en des temps médiévaux, exactement sous les mêmes voûtes gothiques de 25 mètres de haut de Guildhall, le palais de la City.

Chacun a revêtu sa tenue d’apparat : capes vert émeraude et rouge sang, chapeaux tricornes noirs à bord doré, cols d’hermine. Dans un silence complet, le Chamberlain se lève solennellement, portant l’imposante masse d’arme en argent massif doré. Après trois profondes révérences, il le présente au lord-maire. Celui-ci le touche, avant de laisser son successeur le toucher. La scène est répétée, toujours en silence, pour l’épée, le sceau et la cassette. Quelques instants plus tard, le Lord-maire partant enlève son chapeau ; son successeur met le sien : le pouvoir a officiellement été transféré.

Cette « cérémonie silencieuse » s’est déroulée vendredi dernier. Michael Bear est ce jour-là devenu le 683e « lord-maire » de la City de Londres (rien à voir avec le maire de Londres, élu au suffrage universel). Le décorum semble tout droit sortir d’une reconstitution historique. « C’est la quintessence de l’Angleterre », estime Michael Bear.

Simple anachronisme désuet ? Au contraire. Ces cérémonies d’antan n’ont rien perdu de leur importance. Derrière le protocole se cache un réseau aussi discret que puissant. De son palais de Guildhall, au coeur de la City, le lord-maire préside l’un des plus efficaces lobbies au monde, en charge de défendre envers et contre tout la City et son secteur financier.

Pendant les douze mois que durera son mandat, Michael Bear va bénéficier d’un accès incomparable aux grands de ce monde. Cela a commencé dès lundi soir, avec le banquet du lord-maire, où vient systématiquement le Premier ministre britannique, accompagné d’une brassée de ministres. Puis, tout au long de l’année, s’enchaîneront des rencontres au plus haut niveau, menées avec un agenda de ministre… fonction dont il a très officiellement le rang quand il se déplace à l’étranger.

Ce personnage méconnu a donc accès directement aux ministres les plus haut placés, voire aux chefs d’État. De même, à Londres, toute visite d’État passe automatiquement par un banquet à Guildhall. Ainsi Nicolas Sarkozy y a-t-il été reçu en 2008. Un véritable rêve de lobbyiste.

Pas question non plus pour le lord-maire de se cantonner à recevoir à la City. Il passe plus d’une centaine de jours par an hors du Royaume-Uni, à porter la bonne parole financière. Lors des six premiers mois de son mandat, Michael Bear va visiter la Hongrie (qui a la présidence de l’Union européenne), la Turquie, le golfe Persique, la Malaisie, le Vietnam, Taïwan et cinq villes en Chine.

Cette activité frénétique est clairement efficace. Fiona Woolf, actuellement « shérif » (voir ci-contre), est avocate de haut vol dans sa vie professionnelle. Dans les années 1990, elle travaillait au Japon et poussait pour y changer les règles limitant l’installation des avocats étrangers. « J’ai travaillé à l’époque avec la corporation de la City, et ils m’ont aidée à persuader les Japonais. » Ceux-ci ont finalement changé leurs règles.

Pourtant, demandez aux Britanniques s’ils connaissent le nom de leur lord-maire, et ils vous répondront par un silence médusé. Promoteur immobilier à succès, Michael Bear est un complet inconnu aux yeux du grand public. « C’est un pouvoir invisible », accuse Maurice Glasman, professeur à la London Metropolitan University, qui fait campagne pour fusionner le rôle de lord-maire avec celui de maire de Londres. John Stuttard, qui était le 679e lord-maire et est l’auteur d’un livre sur le sujet, ne dit pas le contraire : « On ne nous connaît pas personnellement, mais si le message que nous envoyons est constant, cela dégage un vrai pouvoir. »

Derrière l’apparat, le lord-maire serait donc à la tête d’une société quasi secrète, ou au moins d’un club de gentlemen très fermé. Certains osent même la comparaison avec la franc-maçonnerie. Face à une telle accusation, Stuart Fraser, le directeur des politiques (voir ci-contre) prend son air le plus innocent, trahi par des yeux qui pétillent. « Non, tout cela est fini. Quand je suis entré à la City en 1963, c’était effectivement un club : un petit nombre de gens la contrôlait. Mais aujourd’hui, tout le monde peut y entrer. »

Le big-bang de la City, quand Margaret Thatcher a libéralisé la finance en 1986, a fondamentalement changé la place financière britannique. Aujourd’hui, elle est effectivement l’une des plus ouvertes au monde : Londres est l’endroit où se rassemblent les banques américaines, japonaises, européennes… L’actuel lord-maire, Michael Bear, est d’ailleurs d’origine sud-africaine, une première.

Pourtant, à côté de cette façade internationale, l’élection du lord-maire n’est guère visible. Pour arriver à ce poste, il faut commencer par devenir « alderman ». Cela nécessite une élection, dans l’une des 25 minicirconscriptions de la City. Qui vote ? Essentiellement les entreprises installées à la City. Les résidents ont aussi le droit de vote, mais presque personne n’habite ce quartier où 320.000 personnes travaillent chaque jour.

Plus l’entreprise a d’employés, plus elle a de voix. En d’autres termes, les « aldermen » sont élus par les grandes sociétés financières, pour lesquels ils mèneront ensuite le lobbying. Si rien n’est véritablement secret, chacun se connaît, et la plupart des « aldermen » actuels (il y en a 25) ont été « encouragés » par leurs confrères à se présenter aux élections. C’est ensuite entre eux, avec l’aide des corporations de métier (voir ci-contre), qu’ils choisiront le lord-maire.

Outre cette discrétion, la City contient aussi un vrai mystère : qui finance tout cela ? Pour la majeure partie, ce sont les impôts des sociétés. Mais il existe aussi une cagnotte cachée, au montant inconnu. La City, qui a reçu de la couronne britannique le droit de mener commerce au XIIe siècle, a accumulé au fil des siècles un énorme trésor, surnommé « cash de la City ». En grande partie, il provient de biens immobiliers. « La corporation possède 20 % des terrains de la City », affirme Stuart Fraser. Une rente très lucrative, qui permet de conserver les bâtiments moyenâgeux, de multiplier les banquets et les déplacements à l’étranger. Combien y a-t-il dans le « cash de la City » ? C’est un secret tenu gardé jalousement, dans des comptes séparés. On ne bouscule pas aussi facilement huit siècles de tradition.

Éric Albert, à Londres La Tribune

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