Londres : la victoire de l’excentrique Boris Johnson console les conservateurs

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« Londres a quitté le Royaume-Uni », expliquait récemment un expert. L’écart entre la capitale et le reste du pays se creuse en effet, malgré la crise qui frappe la City. La réélection du conservateur Boris Johnson adoucit la défaite du Premier ministre David Cameron et de sa coalition, qui a enregistré de mauvais résultats aux élections municipales partielles de jeudi.

La réélection du maire conservateur de la ville de Londres Boris Johnson va adoucir quelque peu la « claque » subie par les conservateurs britanniques. Le maire sortant a été réélu avec 51,5% des voix à l’issue d’une lutte très serrée avec son rival travailliste Ken Livingstone, crédité de 48,5% des suffrages, selon des résultats officiels annoncés tard vendredi soir.

« Je continuerai à me battre pour le bien des Londoniens », a affirmé Boris Johnson, 47 ans, dans un discours de victoire au City Hall de Londres. Environ 5,8 millions d’électeurs étaient appelés à choisir parmi les sept candidats qui se présentaient pour un mandat de quatre ans à la tête de l’une des plus grandes capitales mondiales, première place financière en Europe et ville hôte des jeux Olympiques cet été.

La victoire de Boris Johnson est une vraie consolation pour le Premier ministre David Cameron, et sa coalition composée de conservateurs et de libéraux-démocrates, qui a enregistré de bien mauvais résultats aux élections municipales partielles de jeudi, perdant 12 conseils municipaux aux dépens de l’opposition travailliste. La victoire de Boris Johnson est d’autant plus importante pour la coalition au pouvoir qu’elle a traversé trois semaines difficiles qui ont culminé avec l’entrée du pays en récession. Les conseils municipaux ont surtout été perdus dans le centre et le sud de l’Angleterre, ainsi qu’au Pays de Galles, des régions jugées cruciales pour un éventuel retour des travaillistes au pouvoir en 2015.

« Paris et le désert français » : plusieurs générations de lycéens de France ont eu en tête ce titre de livre, sans d’ailleurs toujours savoir qui en était l’auteur (il s’agit de Jean-François Gravier). Mais « Londres et le désert anglais », voire « Londres et le désert britannique », fonctionnerait au moins aussi bien. Le constat semble même de plus en plus pertinent. En dépit de la crise financière qui était censée réduire en miettes la City, le centre financier de la capitale, Londres donne l’impression de se détacher du reste de l’Angleterre, avec son écosystème de métiers de services de plus en plus tournés vers le grand large, sa population cosmopolite ou encore ses quartiers peuplés de millionnaires des pays émergents. « Londres a quitté le Royaume-Uni », expliquait récemment Neil O’Brien, le directeur du groupe de réflexion Policy Exchange dans un essai pour le magazine « The Spectator ».

La « division Nord-Sud », le Sud représentant Londres et toute la région qu’elle influence, est évidemment un vieux problème de l’Angleterre, l’Ecosse, avec sa capitale Edimbourg, étant un cas à part. Si des villes comme Manchester et Liverpool ont eu leur heure de gloire lors de la révolution industrielle, elles ont dû, au XXe siècle, gérer leur déclin. Après les grèves des années 1980, Margaret Thatcher avait déclaré que « la division Nord-Sud avait disparu » devant la Chambre des communes en 1989. Mais l’écart de production de richesses a continué à se creuser, même pendant les 13 années jusqu’à 2010 avec les travaillistes au pouvoir.

De plus en plus de richesses générées

De nombreux emplois publics ont certes été créés dans le Nord pendant cette période, qui sont aujourd’hui menacés, mais Londres a généré de plus en plus de richesses. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon des données compilées par Oxford Economics, le PIB par travailleur était de 38% supérieur en 2011 à Londres par rapport au reste du Royaume-Uni, contre 28% en 1990. Dans une étude publiée en janvier 2011 par Oxford Economics sur la compétitivité de Londres dans l’économie britannique et mondiale, les auteurs constatent que la ville représente à elle seule 21% de la valeur ajoutée brute du pays. Entre 1993 et 2007, la croissance de cet indicateur a été « confortablement au-dessus de la moyenne britannique », et la capitale se remet bien du choc de la crise, note Oxford Economics.

De fait, selon une étude du « Financial Times » publiée en janvier dernier, l’écart Nord-Sud a même continué à s’accroître depuis le début de la crise il y a trois ans « en matière d’emplois, de prix du logement et de santé financière des ménages ». La production par habitant londonienne représente aujourd’hui 171% de la moyenne nationale, contre 74% pour le Pays de Galles, la région la plus pauvre. Neil Gibson, responsable des études régionales de Oxford Economics, estime que les indicateurs de PIB par tête sont trompeurs, mais il reconnaît que le marché du travail est mieux orienté à Londres et que l’austérité budgétaire va accentuer ce phénomène.

Divergence croissante en termes de démographie

La démographie laisse également paraître la divergence croissante entre Londres et le reste du pays. Avec un peu moins de 8 millions d’habitants, Londres a vu sa population croître de 7% entre 2000 et 2009, soit deux fois plus vite que le reste du pays, note Oxford Economics. La ville attire les jeunes : Londres concentrait 14,6% des moins de 50 ans du pays en 2009, contre 12,8% en 1991. La capitale attire plus d’étrangers que tout autre région britannique : ils représentent 33% de sa population, soit un doublement en 20 ans. Quelque 30% des étudiants à Londres sont étrangers, contre 15% au Royaume-Uni. A ce propos, les londoniens sont de mieux en mieux formés par rapport au reste du pays. « Les habitants des HLM du centre de la capitale ont plus de chance d’avoir un diplôme que ceux de Merseyside, la région de Liverpool », note Neil O’Brien.

Beaucoup estiment que les disparités régionales ont, depuis les années 1970, crû davantage au Royaume-Uni que dans les autres économies avancées. C’est peut-être aussi que très peu de villes occidentales sont devenues des villes-monde autant que Londres. « Londres est devenue une idée, plutôt qu’un endroit », explique Colin Copus, professeur de politique locale à la De Montfort University de Leicester, en soulignant combien la ville a changé radicalement au cours des dernières décennies. La City, son quartier financier dans lequel les tours sont de plus en plus imposantes -le Shard va bientôt être la plus haute tour d’Europe avec plus de 300 mètres de hauteur -, a en effet récemment confirmé sa position de numéro un des places financières internationales. Cela attire les riches étrangers.

Un effet « ruche » plus fort qu’ailleurs

Comme toutes les capitales du monde, Londres bénéficie en outre d’un effet « ruche » plus fort que dans les autres villes du pays. « C’est ici qu’il est le plus facile de recruter des professionnels dans les métiers de services à valeur ajouté, » explique Neil Gibson, qui note que les seules villes provinciales s’en tirant sont celles qui ont des universités comme Edimbourg, Leeds et Manchester. Les entreprises ont donc plus de chance de se développer. En outre, la population jeune et diplômée est attirée par les activités culturelles de la capitale. Cette partie de la population s’adapte mieux à la conjoncture économique. Un cercle vertueux se met en place. En outre, comme le souligne Neil Gibson, si Londres a un problème de capacité pour ses aéroports, « la ville bénéficie de réserves de développements à l’Est, jusqu’ici négligé ». Cette partie de la ville pourrait notamment bénéficier des JO 2012. Le gouvernement pousse pour que « Silicon Roundabout », cette mini-Silicon Valley dans l’Est de Londres, s’étende jusqu’au site olympique.

Face à ces forces centralisatrices, la politique de développement régional du Royaume-Uni n’offre qu’un contrepoids faible. « La politique régionale est confuse, explique Neil Gibson. D’un côté, les agences de développement régional et les objectifs de convergence hérités de l’ère travailliste ont été abandonnés et de l’autre, les régions ont plus de pouvoirs financiers. » Un gigantesque investissement -33 milliards de livres -dans une ligne de chemin de fer entre Londres et Birmingham puis Manchester et Leeds vient, d’autre part, d’obtenir le feu vert du gouvernement. Mais il ne devrait être terminé qu’en 2032. Et certains craignent en outre que ces LGV centralisent un peu plus le pays vers Londres.

Des initiatives symboliques

Des initiatives symboliques sont prises. La BBC, le média public, a ouvert un énorme centre à Salford, dans le Grand Manchester, dans lequel devraient travailler 2.300 personnes. Andrew Adonis, un membre de la chambre des Lords, a lancé la proposition provocante, le mois dernier, que la Chambre haute soit également transférée à Manchester. « Londres est New York, Washington et Los Angeles réunies, ce n’est pas sain pour notre politique nationale, » a-t-il expliqué. En attendant de voir l’impact de tels déménagements -effectif ou potentiel -, ils sont loin de faire l’unanimité.

Le rééquilibrage de l’économie britannique, souhaité par le gouvernement, vers davantage d’industrie pourrait bénéficier aux autres régions du pays, mais pour l’instant, « il y a peu de preuves que cela produise des emplois en masse », explique Neil Gibson. Celui-ci explique cependant qu’il ne faut pas voir dans le développement de Londres que des défauts. « Beaucoup d’emplois, comme le mien, à Belfast, existent parce que Londres est une ville internationale », fait-il remarquer.

NICOLAS MADELAINE , CORRESPONDANT À LONDRES

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