Laurence Parisot : « Le projet de François Hollande représente une charge écrasante pour les entreprises »

La présidente du Medef, Laurence Parisot, s’exprime sur les projets présidentiels, alors que les principaux candidats sont conviés aujourd’hui à un colloque sur la compétitivité, organisé par l’Afep.

A un peu plus d’un mois du premier tour, comment jugez-vous cette première partie de campagne électorale ?

Cette campagne est en fait intéressante. On aurait tort de l’évaluer sur ses premières notes, elle va aller crescendo. Certes à ce stade, les grands candidats modérés égrènent de nombreuses mesures, et l’on ne voit pas toujours quel projet de société ils proposent, qui donnerait une plus grande cohérence à l’ensemble. On attend encore une vraie vision d’avenir, une ambition permettant de se représenter concrètement ce que sera la France dans cinq ans, ce que deviendra l’Europe, quelle place sera accordée aux entreprises dans la société, comment la contrainte environnementale sera intégrée, quelles conclusions on en tirera en matière énergétique… Mais, déjà, cette campagne place la fiscalité au centre des débats. C’est tout à fait nouveau, et plus proche de ce à quoi on assiste dans les campagnes américaines.

Aux Etats-Unis, c’est souvent la course aux baisses d’impôts. En France, c’est l’inverse…

Et c’est bien le problème : on espérerait une véritable stratégie des prélèvements obligatoires dont le seul objectif serait la compétitivité, le développement des richesses et de l’emploi.

Le candidat socialiste veut taxer à 75 % les revenus au-delà de 1 million d’euros. On ne vous a pas entendu réagir…

Le Medef n’a pas en général à s’occuper de la fiscalité des particuliers. Et mon propos n’est pas de défendre des situations personnelles, d’autant que je considère qu’une poignée de personnes, pour qui rien n’est jamais trop, s’est éloignée de tout principe de modération et a une responsabilité particulière dans la situation d’aujourd’hui. Mais on ne corrige pas des pratiques abusives par une loi abusive. Cette taxation, si elle était appliquée, aurait manifestement des conséquences sur toutes les entreprises et au-delà, sur l’esprit d’entreprise. Imaginez que vous ayez créé votre entreprise, et qu’au moment où vous la cédez, l’oeuvre de votre vie soit taxée à 75 % ! Il y aurait dans cette mesure quelque chose qui abîmerait profondément notre économie et pourrait annihiler totalement le génie entrepreneurial français.

Maurice Lévy, le président de l’Afep, ainsi que d’autres dirigeants avaient eux-mêmes « réclamé » d’être davantage mis à contribution…

Cela les regarde. Encore une fois, le Medef n’a pas l’habitude de s’exprimer sur la fiscalité des particuliers. Que dans une campagne présidentielle soit menée une réflexion autour de l’impôt sur le revenu, c’est tout à fait pertinent. Mais que soit proposée une mesure fondée exclusivement sur la morale ou le moralisme, hors de toute considération économique, c’est inefficace et dangereux, voire stupéfiant. L’économie ne peut pas procéder de la morale, même si elle se veut éthique. Je vous rappelle que le Medef défend une compétitivité équitable, que nous avons été très actifs en ce qui concerne la rémunération des dirigeants, que le code Afep-Medef a de bons résultats. La rémunération moyenne des dirigeants du CAC 40 était de 7,5 millions d’euros en 2001, elle est de 4,1 millions aujourd’hui. Nous avons imposé le principe de rémunérations adossées à des objectifs de performance : elles peuvent augmenter fortement, elles peuvent aussi baisser fortement.

Que répondez-vous à Nicolas Sarkozy, qui veut interdire par la loi les parachutes dorés ?

Je ne vois pas l’intérêt d’une loi à partir du moment où le code Afep-Medef stipule qu’il ne peut y avoir d’indemnités en cas d’échec et que cette recommandation est totalement suivie.

Approuvez-vous la proposition du PS d’une rémunération maximum ne pouvant dépasser vingt fois la plus faible dans les entreprises publiques ?

C’est la responsabilité de l’actionnaire, c’est-à-dire en l’occurrence de l’Etat. S’il veut donner l’exemple, la décision lui appartient.

Que pensez-vous de la proposition de Nicolas Sarkozy de taxer les bénéfices mondiaux des entreprises du CAC 40, afin de créer un impôt minimum ?

Le projet d’un impôt minimum sur la base du bénéfice mondial consolidé ne mérite selon nous d’être étudié que s’il s’inscrit dans le cadre d’un rapprochement des fiscalités française et allemande. Sinon, tout nouvel impôt sur les entreprises pénaliserait notre compétitivité. Mieux vaudrait prendre les choses dans l’autre sens et se demander comment alléger la fiscalité des TPE et des PME.

François Hollande projette 17 milliards de prélèvements nouveaux pour les entreprises. Son projet est-il dangereux ?

17 milliards d’euros au seul titre du désendettement auxquels il faut ajouter 15 milliards au titre du financement de mesures nouvelles et 13 milliards au titre de l’abrogation de la TVA antidélocalisation qui vient d’être votée ! C’est une charge écrasante. En même temps que François Hollande dit haut et fort qu’il soutient les PME, il propose des mesures qui ne favoriseraient ni leur compétitivité ni les créations d’emplois, et c’est paradoxal. Supprimer le dégrèvement de cotisation sur la valeur ajoutée augmenterait dangereusement l’imposition des très petites entreprises. Raboter fortement l’avantage des assujettis à l’ISF qui investissent dans les PME serait aussi une mauvaise mesure. François Hollande fait une erreur d’analyse en voulant taxer lourdement le capital.

Il semble y avoir un consensus pour taxer le capital comme le travail…

L’erreur d’analyse économique est en effet partagée. Le capital, c’est le plus souvent de l’épargne constituée à partir de revenus du travail qui ont déjà subi l’impôt. La petite musique qu’on entend à gauche et à droite sur la nécessité de taxer les revenus du capital comme les revenus du travail sonne faux. Ce qui préoccupe le plus les chefs d’entreprise aujourd’hui, c’est le financement de l’économie. La France ne manque pas d’entrepreneurs, ni d’idées. En revanche, en raison des contraintes prudentielles imposées aux banques et d’une fiscalité sur le capital qui n’a cessé de s’alourdir ces dernières années, nous manquons et nous risquons de manquer de capitaux comme jamais. Or comment entreprendre, comment investir, comment défendre notre industrie sans capitaux ?

Nicolas Sarkozy comme François Hollande promettent le retour à l’équilibre budgétaire, mais parlent peu d’économies concrètes…

Il est grand temps que le débat s’engage sur ce sujet crucial. Les deux tiers de l’effort de redressement devraient se faire sur les dépenses. Dans « Besoin d’Aire », notre livre numérique programmatique, nous faisons des propositions dans ce sens : nous souhaitons en particulier élargir la révision générale des politiques publiques aux collectivités locales et préparer une réforme de l’assurance-maladie, qui, après celle des retraites, devrait être le grand chantier du prochain quinquennat.

Cette campagne n’est-elle pas anesthésiante, au regard du contexte économique ?

On entend trop de discours qui fonctionnent en vase clos et oublient le monde qui nous entoure. Où est le débat sur l’avenir de l’Europe, alors qu’elle a dépassé une crise inouïe mais qu’il reste des embûches à surmonter ?

Nicolas Sarkozy a appelé dimanche à un « Buy European Act » ainsi qu’à une révision complète des accords de Schengen, en affirmant que la France appliquerait toute seule les règles qu’elle préconise faute d’accord européen au bout d’un an. Qu’en pensez-vous ?

L’influence de la France, tout comme son niveau de vie et sa compétitivité sont liés au projet européen. Les chefs d’entreprise aspirent à une Europe intégrée et la plus fédérale possible. Nous sommes attachés à la libre circulation des travailleurs, tout comme les syndicats, ce qui n’empêche pas de renforcer la mission de Schengen de protection des frontières de l’Europe. Par ailleurs, il est vrai qu’il y a une inégalité d’accès aux marchés publics étrangers. Raison de plus pour afficher une Europe puissante et unie capable de peser dans le cadre des négociations AMP (accès aux marchés publics) qui se tiennent actuellement à l’OMC.

Le chef de l’Etat a aussi de nouveau fustigé les corps intermédiaires qui entravent les changements…

Il en va du travail des corps intermédiaires comme du travail des femmes à la maison selon Simone de Beauvoir : c’est seulement lorsqu’il n’est pas fait qu’on remarque qu’il est à faire. Rappelons plutôt quelques faits. Le Grenelle de l’environnement a été un grand succès parce que les corps intermédiaires ont réalisé un travail consensuel. Autre exemple majeur, la rupture conventionnelle, que l’OCDE elle-même a saluée et qui a été le fruit du travail des partenaires sociaux.

François Fillon estime que la réforme du marché du travail n’a quasiment rien changé, pas plus que celle sur la formation professionnelle…

Je ne partage pas cet avis. La réforme de la formation professionnelle, menée par les partenaires sociaux, a au contraire permis d’ouvrir largement les dispositifs de formation aux chômeurs. Plus récemment, les branches professionnelles se sont engagées à réaliser une opération de très grande envergure dite « préparation opérationnelle à l’emploi »: 60.000 formations pour les chômeurs avec à chaque fois un poste à la clef ! Tout cela, ça marche et nous en sommes satisfaits. Ce qui ne veut pas dire que les corps intermédiaires ne doivent pas se transformer.

Comment le patronat pourrait-il évoluer ?

Je pense qu’il est temps pour le Medef et la CGPME d’envisager un rapprochement pour être plus puissant, plus lisible. Je vois que la base y aspire.

Quel bilan faites-vous du mandat de Nicolas Sarkozy ?

Il a été un leader remarquable dans les moments de crise les plus dramatiques que nous avons traversés. Il a également accompli un travail décisif pour renforcer la compétitivité hors prix de la France, avec les réformes de l’université, du crédit impôt-recherche, de la taxe professionnelle, les investissements d’avenir et les pôles de compétitivité. La suppression de la taxe professionnelle et le relèvement de l’âge de départ à la retraite sont aussi des mesures essentielles que nous appelions de nos voeux. Maintenant, l’objectif doit être le renforcement de la compétitivité prix : comparés à ceux de nos principaux partenaires européens, nos coûts de production restent trop élevés.

Quelles notes attribueriez-vous aux programmes de François Hollande et de Nicolas Sarkozy ?

Je ne me prêterais pas à ce jeu, ce n’est pas mon rôle. Ce qui est certain, c’est que les entrepreneurs attendent des programmes qui soient non seulement des réponses aux défis actuels mais apportent aussi l’espérance de nouveaux horizons.

Propos recueillis par nicolas barré, henri gibier et etienne lefebvre
 

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